MADE IN GERMANY : le LEICA
 
"Je me suis presque ruiné pour acheter 
mon premier M3 !"

Leica-kultur, Leica-attitude, Leica-graphie, Leica-chic, Leica-bobos, Leica-mythologie, Leica-philosophie, Leica-académie, tout et son contraire a déjà été dit sur cette firme qui, de nos jours, ne se contente pas d’imaginer (lentement) et de produire (parcimonieusement) boîtiers et objectifs photographiques. 
Je me suis quasiment ruiné en achetant un superbe M3, alors que je n’étais qu’un étudiant désargenté. A chacun ses danseuses, mais c’est un choix que je n’ai jamais regretté.

Par Pierre Maslard 


 

Née d’un concept révolutionnaire, la maison Leitz a connu une croissance interne importante grâce à la qualité de ses produits.
C’est à ce point vrai que plus de 300 copies, majoritairement russes, mais aussi françaises (FOCA) ont vu le jour.
Sa politique de marketing, tout parallaxe au début - par opposition à la visée reflex, là on vise à coté de l'objectif - et favorisant les “vrais” photographes, adeptes de la “vraie” photo sans artifice, n’a pu résister à la poussée des appareils reflex beaucoup moins chers et d’un maniement plus assisté.
Ses tentatives de démocratisation, au prix d’alliances avec d’autres fabricants, voire de fusions-acquisitions et de délocalisations successives, n’ont pas permis d’atteindre le grand public car peu lisibles, en particulier en terme de prix.
Son incursion dans le domaine numérique reste tout autant nébuleuse, même si à l’achat ses produits se rapprochent des 5 millions de pixels qui se vendent comme des petits pains.
Mais, qui n’a pas eu en main un “M” ou un “R8” ignore ce que silence et simplicité des réglages de prise de vues signifient. La qualité de l’usinage, la précision de la mécanique, le piqué des optiques restent dans le peloton de tête mondial.

Un élitisme de la “Qualität”

Leica, il faut bien l’avouer, c’est d’abord un culte certain de l’élitisme. Élitisme de l’argent, certes, mais surtout élitisme de la qualité.
Promenez vous avec un appareil d’origine japonaise, parfois très coûteux, et vous serez anonyme.
Faites de même avec un Leica, en ayant la pudeur de masquer le logo, simple mais voyant, avec un ruban adhésif et vous verrez des fans de toutes nationalités vous approcher avec un sourire qui vous indique que vous appartenez à la confrérie des Leica-dépendants.
J’ai pu ainsi, à Paris entre autres, faire la connaissance de leicaistes du monde entier.
Parfois équipés de modèles anciens, quasi collector mais ô combien performants, dont ils sont très fiers, ils peuvent vous parler pendant des heures.
C’est toujours l’occasion de rencontres inoubliables, qui se poursuivent par mels, où j’essaie d’expliquer la France et les endroits à photographier hors des circuits touristiques clés en mains.
A Rome, récemment, les policiers en faction devant le Palais Présidentiel du Quirinal, après avoir décrit des cercles concentriques, m’ont abordé pour me parler de “la bella machina” et m’ont ensuite permis d’aller et venir à ma guise pour les photographier. Moment unique …
 
 
Ce culte de l’élitisme trouve son prolongement dans deux revues dont la diffusion est confidentielle et dont, d’ailleurs, je n’ai jamais pu avoir un exemplaire sous les yeux.
Leica World (rien que ça) et Leica World News, ont en effet succédé à Leicagrafie que je dévorais chez mon “dealer” de 1976.
Ce culte de l’élitisme se retrouve maintenant sur le web... Parfois de manière très “diaphragmée”, comme ce site américain des possesseurs de Leica M, dont l’accès est en partie réservé et payant. (http://www.leica-gallery.net)
Ce sens de l’excellence prend ses sources, il y a près de 80 ans, à Wetzlar...

Wetzlar, 1849 : c’est là que tout commence

1849 : c’est à Wetzlar que Carl Kellner monte ses premiers instruments d’optique pour voir très loin, mais aussi très près. A l’époque, il n’emploie qu’une douzaine de personnes. La photographie ne sera découverte que 33 ans après.
Après son décès prématuré, Ernst Leitz I entre en scène et modernise l’entreprise (dont l’effectif est passé à 120), en particulier au plan social. Mais ce n’est que beaucoup plus tard que Ernst Leitz II décide de lancer la pré-série de l’invention de Oskar Barnak.

1913 : Barnak présente son prototype du premier LEitz CAmera.
Son idée est de limiter en taille et en poids les “chambres de voyage” d’alors, et, mieux, de faire tenir son appareil dans la poche, grâce à son objectif rentrant.
Contrairement à la légende, ce n’est pas lui qui a inventé le film 35mm perforé, mais Thomas Edison avec son Kinétoscope de 1893.
Par contre, on peut dire que le format 24x36 s’est imposé au monde entier à partir de ses travaux.
C’est tout naturellement que son nom est donné à la rue où migre Leitz à Solms, non loin de Wetzlar. C’est aussi son nom que porte le Prix de photographie Leica.

1925 : la pré-série est dévoilée lors de l’exposition de Leipzig. Les 30 premiers exemplaires du Leica 0 ont été fabriqués à la main. Laiton, cuir et tuti quanti. Suivront des variantes techniques, du modèle I au III, portant en particulier sur des objectifs interchangeables et le télémètre incorporé.
L’aspect extérieur évolue peu. Mais chez Leitz on ne change pas ce qui marche.

Du M3 au M4, au rythme infernal d’un modèle tous les 7 ans !

1954 : le M3 marque un tournant. Avec 3 focales et une monture à baïonnette, on aborde le système Leica qui a un grand succès.
Toujours télémétrique avec cellule (leicameter) en option, son chargement n’est pas des plus rapides.
 
Ensuite, jusqu’en 2002, Leica décline le M3 dans différentes versions. 
Au rythme “infernal” d’un modèle tous les sept ans !
M2, premier retour arrière, M4, M5, M6, M6 TTL (through the lens) et pour finir, ou presque, le M7 qui affiche la priorité à l’ouverture, et, pour la première fois l’ajout d’électronique pour assurer une mesure de lumière constante et le mouvement (silencieux toujours) du rideau, le rendant par là dépendant de batteries (3400 € sans objectifs !). Récemment, est sorti le M4P, qui pour un prix plus élevé offre une technologie des années 50 ! … Mais qui ne déparera pas sur les sièges cuirs des luxueux 4x4.

 
Une mention particulière pour le Leica CL lancé en 1976, en coproduction avec Minolta. De l’aveu même d’un des journalistes participants, le succès de sa campagne de presse, tient pour beaucoup au voyage de tests organisé en Inde pendant dix jours... Compact et doté de deux optiques tous terrains, le CL vise le plus grand nombre.
Mais hélas le prix n’est pas en rapport. C’est ce modèle qui a permis de faire une des photos les plus répandues en France.
Celle, officielle, d’un Président de la République, par Jacques Henri Lartigue.

Pour 2004, Leica annonce la sortie du dos numérique (10 méga pixels) interchangeable pour son reflex R9 argentique. Une première mondiale dont le prix n’est pas dévoilé.

Robuste, facile à utiliser, durable et longuement pensé !

Tous ces modèles, en particulier les M3 et M5, étaient destinés à la photographie instantanée et/ou émotive.
“Avec un Leica, vous n’avez pas à penser à la technique mais à ce que vous avez à photographier “ disait la pub. Et je dois dire que c’est vrai.
Pas d’autofocus bruyant qui vous oblige à reprendre plusieurs fois le cadrage avant d’appuyer. Pas de multiples boutons devant dessus pour la programmation sur lesquels ont appuie par inadvertance et qui génèrent des messages d’erreur en abrégé, et en anglais, vous imposant de vous promener avec la notice si, comme la mienne, votre mémoire n’est plus ce qu’elle était.
De nombreux photoreporters l’ont tout naturellement adopté.
Si Doisneau préférait le Rolleiflex, Cartier Bresson utilisait un Leica parce qu’on ne porte pas son oeil sur son ventre... Jeanloup Sieff disait du M5 qu’il avait la robustesse indestructible d’une Jeep et le charme indémodable d’une Aston Martin.

Robustes en effet ces bêtes là, j’ai pu le vérifier . C’est normal, c’est “ Made in Germany ” me direz vous !
Erreur, ça l’est de moins en moins, figurez vous, malgré l’estampille toujours présente, la fabrication se faisant aujourd’hui au Canada, Japon, Portugal, et pour bientôt Suède et Kodak USA !

Des prix élitistes mais rien n’interdit d’acheter d’occasion

Le prix, c’est justement ce qui handicape Leica à l’époque des fast food, du tout jetable et des RTT. C’est à dire à l’opposé de sa stratégie du “durable” et du “longuement pensé”.
 
 
Quelques exemples :
Un M7, boîtier nu coûte 3400 euros .
La gamme d’objectifs est étendue mais voyez plutôt :
Summilux,1,4/35mm asphérique (quand même) 3128 euros !
A ce niveau là, ce n’est plus de l’amour pour une danseuse, c’est de la rage. Et mieux vaut la faire accompagner d’un body guard quand elle sort !

Du coup, beaucoup se tournent vers le marché de l’occasion. Ce qui plombe un peu plus les espoirs commerciaux de Leica.

Je ne saurais trop, à ce sujet, vous conseiller la visite du site de Tom R.Halfhill, qui fourmille de conseils frappés au coin du bon sens mais en anglais. Lire “leicas for users “ ou sa version “revisited” toujours d’actualité. (http://www.halfhill.com/archive.html)

Enfin, on peut aussi se “rabattre” sur une autre marque qui n’a pas à rougir de sa production. Il s’agit de Voïgtlander, le fabricant autrichien d’appareils photo.
Ainsi vous ne serez pas dépaysés. Ce fabriquant propose un boîtier, le Bessa R2, dont les possibilités de réglages confinent tout autant à l’ascèse que chez Leica. Télémétrique et silencieux, il semble être fait lui aussi pour l’instantané. D’ailleurs, les photoreporters l’aiment bien :-)))))
Pour 999 euros, il est à vous. Il faudrait alors y fixer le tout dernier Nokton, un 35 mm ouvrant à 1,4, consacré “objectif le plus lumineux du monde” par le prestigieux magazine allemand Fotomagazin.
Son prix est plus raisonnable: 1880 euros. Mais c’est pour la vie et il est adaptable sur les Leica M.
On peut les découvrir sur Voigtlander.com, site à peine un peu moins triste que celui de Leica mais toujours anglo allemand.

                                                                                Pierre MASLARD
 


 
Pour voir quelques ("géniales") photos de Pierre Maslard - qui plus est, agrémentées de commentaires subtils autant qu'hilarants - prises avec son LEICA M3 •   http://perso.wanadoo.fr/vuesdevies/photosigweb/index.htm
(cliquez sur le bouton "photos")
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